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L’adoption d’une loi pour prévenir les féminicides réclamée dans une lettre ouverte
La première ministre du Québec, Christine Fréchette, pose en compagnie du ministre de la Sécurité intérieure, Ian Lafrenière, à Québec le mardi 21 avril 2026. LA PRESSE CANADIENNE/Jacques Boissinot L’arrivée d’une femme aux commandes de l’État n’a pas tardé à faire avancer le dossier de la sécurité des femmes en situation de violence conjugale.
Dès mardi, soit le jour même de la publication d’une lettre ouverte signée par des centaines de personnalités et une conférence de presse devant ses bureaux montréalais pour réclamer des mesures fortes pour lutter contre les féminicides, la première ministre Christine Fréchette a répondu positivement à ces demandes.
Loi de Clare à venir
Après avoir annoncé la formation de son conseil des ministres, Mme Fréchette a prononcé un discours dans lequel elle s’est adressée «à toutes les victimes de violence conjugale et leurs proches pour leur dire »je ne vous oublie pas ». C’est pourquoi on va présenter un projet de loi inspiré de la loi de Clare. Ça va permettre aux femmes de pouvoir solliciter les policiers pour connaître les antécédents de leur conjoint.»
Mme Fréchette a affirmé que son gouvernement avait «un travail colossal» pour venir en aide aux femmes victimes de violence conjugale, invoquant notamment «le déploiement des bracelets anti-rapprochement» et «l’augmentation du nombre de places en hébergement», tout en reconnaissant que «malgré tout, c’est insuffisant. Depuis le début de l’année, neuf féminicides. Neuf féminicides. Pensons-y. Comme femme, comme première ministre du Québec, je le dis clairement, il faut que ça cesse.»
Elle a donc demandé à ses ministres de la Sécurité intérieure, de l’Habitation et de la Condition féminine d’augmenter justement le nombre de places disponibles en maisons d’hébergement. «C’est essentiel», a-t-elle affirmé sous les applaudissements de son nouveau conseil des ministres.
Demandes le jour même
Plus tôt dans la journée, plusieurs femmes s’étaient regroupées devant les bureaux de Mme Fréchette à Montréal à l’invitation de la co-porte-parole de Québec solidaire, Ruba Ghazal, pour réclamer ces mesures.
L’une d’entre elles, la comédienne, autrice et conférencière Ingrid Falaise, qui a raconté sa troublante expérience de violence conjugale dans le livre «Le Monstre», avait livré un témoignage émotif.
«Aujourd’hui, depuis le début de l’année, elles sont déjà neuf. La prochaine est encore en vie. Puis bientôt, elle ne le sera plus», a-t-elle déclaré.
Dévoiler le risque
Les quelque 600 signataires de la lettre ouverte, dont font partie Véronique Cloutier, Guylaine Tremblay et Martine Delvaux, notamment, ont réclamé l’adoption d’une «loi Gabie Renaud», ainsi nommée à la mémoire de cette femme assassinée l’automne dernier par un conjoint qui avait de lourds antécédents en matière de violence conjugale.
Une tellelégislation, basée sur la Loi de Clare au Royaume-Uni à laquelle Mme Fréchette a fait référence, permettrait aux femmes d’obtenir des services policiers les renseignements sur les antécédents de violence d’un conjoint, comme l »a promis dans les heures suivantes la première ministre.
La porte-parole du Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale, Louise Riendeau, a expliqué que certaines provinces avaient déjà adopté ce genre de loi en tenant compte de l’équilibre entre le droit à la vie privée et la protection de la vie des femmes. «Les services de police ou des comités d’experts peuvent avoir accès aux données sur le contrevenant, font une analyse du risque et dévoilent à la personne les renseignements nécessaires seulement. Dans certaines provinces, par exemple, on va lui dire qu’il y a un niveau de risque moyen, élevé ou s’il y a un niveau de risque faible ou qu’on n’a pas assez de renseignements, on va lui dire: « voici ce qu’on a, mais si vous avez des craintes, n’hésitez pas à aller consulter, à aller chercher de l’aide ».»
«Les symboles ne sauvent pas des vies»
Alors que l’Assemblée nationale est prorogée jusqu’au 5 mai, les signataires ont demandé à la première ministre de rouvrir le Parlement afin d’adopter rapidement de nouvelles mesures. «Tout le monde a salué l’arrivée de Christine Fréchette comme deuxième femme première ministre dans l’Histoire du Québec et avec raison, a fait valoir Ruba Ghazal. C’est un symbole fort, c’est même un symbole très important pour nous ici au Québec. Mais on doit aller au-delà des symboles, parce que les symboles ne sauvent pas des vies.»
«Partout au Québec, des femmes vivent cette peur au quotidien, chez elles. Elles choisissent leurs mots, elles marchent sur la pointe des pieds, elles essayent d’éviter les colères. Elles espèrent que demain, ça va être différent. Et nous savons, toutes et tous, que certaines ne verront pas demain», a plaidé la députée de Mercier.
Soutenir les maisons d’hébergement
Selon Louise Riendeau, les maisons d’hébergement existantes ont besoin d’environ 50 millions $ pour consolider le réseau et soutenir leurs besoins de personnel et de «quelques dizaines de millions» pour ouvrir de nouvelles ressources. «Des régions comme Montréal, comme l’Outaouais, comme la couronne Nord, la couronne Sud, auraient cruellement besoin de nouvelles maisons.» Le besoin est criant: les maisons d’hébergement refusent en moyenne une femme sur deux par manque de place.
«Ce moment où la femme décide de se mettre en action, c’est souvent une question de vie ou de mort. Et c’est une situation où elle est la plus vulnérable face au féminicide. Aucune femme ne devrait se faire dire: « Désolé, on veut t’aider, mais malheureusement, il n’y a pas de place pour toi dans notre maison d’hébergement »», a déploré Mme Ghazal. Elle a fait valoir, du même souffle, que Mme Fréchette en a amplement les moyens, puisque le ministre des Finances, Eric Girard, a mis de côté une enveloppe discrétionnaire de 250 millions $ pour la première ministre dans son dernier budget. Il restera à voir si la promesse de Mme Fréchette sera à la hauteur des besoins exprimés plus tôt dans la journée.
Ingrid Falaise a fait valoir qu’«il ne se passe pas une journée sans que je reçoive un message d’une femme prise au piège du contrôle coercitif, de la violence post-séparation, de la violence conjugale. Et chaque fois, chaque fois elle a peur d’être la prochaine. Chaque fois, j’ai peur qu’elle soit la prochaine. Elle a peur de ne pas être crue. Elle a peur de ne plus être protégée. Elle a peur de partir et de mourir.»
«Les gars, soyez alliés»
Ruba Ghazal s’est également montrée inquiète de la montée du masculinisme chez les garçons et du manque de ressources pour les hommes violents. «Quand un homme a envie de fesser, il va falloir qu’il y ait des ressources pour l’accueillir pour qu’il ne fesse pas. Ça ne peut pas être seulement sa conjointe qui porte ce poids-là sur son épaule, parce que souvent les femmes, on le sait, elles veulent sauver leur conjoint, mais c’est pas à elles de le porter.»
Ingrid Falaise, elle, avait ce message pour les hommes: «Les gars, soyez alliés, refusez le silence, parce que le silence protège la violence.»
Depuis le début de 2026, neuf féminicides présumés sont survenus au Québec en contexte de violence conjugale, soit autant que pour toute l’année 2025.